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L’autoportrait désabusé d’un poète maudit

"Le crapaud" de Tristan Corbière

mercredi 6 juin 2007, par Clair de Plume

Le crapaud

(Les Amours Jaunes, 1873)

Un chant dans une nuit sans air...
La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre.

... Un chant ; comme un écho, tout vif
Enterré là, sous le massif...
– Ça se tait ; Viens, c’est là, dans l’ombre...

– Un crapaud ! – Pourquoi cette peur,
Près de moi, ton soldat fidèle !
Vois-le, poète tondu, sans aile,
Rossignol de la boue... – Horreur !

– Il chante. – Horreur ! ! – Horreur pourquoi ?
Vois-tu pas son oeil de lumière...
Non, il s’en va, froid, sous sa pierre.
................................................................................ Bonsoir – ce crapaud-là, c’est moi.

Tristan Corbière (1845 – 1875)


Le poème Le crapaud est extrait d’un recueil de Tristan Corbière, Les amours jaunes, écrit au XIXe siècle, et édité pour la première fois en 1873. Ce titre, alliant au mot “amours” une couleur parfois connotée de façon négative dans le langage courant (elle peut exprimer la tromperie, la contrariété), relève d’une signification énigmatique, et entoure la notion d’amour d’une aura quelque peu mystérieuse, entachée d’obstacle. Le thème du poème, s’il est annoncé par le titre, est en fait exprimé dans le dernier vers ; il s’agit du poète lui-même, qui s’identifie au crapaud par le sort qui lui est réservé : animal rejeté, apparenté au poète maudit, que fut Tristan Corbière.

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Tristan Corbière, par lui-même (peinture)

La métaphore du poète et du crapaud ne repose pas sur une description classique : le poème ne répond pas à une structure normée : c’est un sonnet inversé. il comporte plusieurs registres et types d’écriture : des phrases nominales, une phrase élémentaire, une introduction de dialogues, ce qui peut paraître a priori hétéroclite. Cependant, les variations de style ne nuisent pas à la cohérence de la comparaison, qui apparaît même comme une évidence. On peut donc se demander comment ces variations et parfois entorses à l’écriture classique contribuent à l’unicité du poème. Pour tenter de répondre à cette problématique, on abordera deux aspects : après avoir évoqué l’atmosphère créée par l’auteur, on s’attachera à mettre en évidence l’image que le poète donne de lui-même.

L’atmosphère qu’évoque Le crapaud est déjà significative et pesante dans les trois premiers vers, qui situent le décor :

une nuit sans air
la lune
le vert sombre

Ce décor est très sobre et ne sera complété que par “un massif”, “la boue”, mais il est très suggestif par le champ lexical utilisé : celui d’un paysage nocturne et marécageux. Il est le lieu d’une promenade à deux, où les personnages ne sont pas nommés, mais représentés par les seuls tirets d’un dialogue, qui prend ainsi une tonalité énigmatique. Cette tonalité énigmatique est renforcée par des alliances de mots qui n’appartiennent habituellement pas au même champ lexical :

une nuit sans air
un chant enterré

ou qui sont fondées sur des oppositions :

rossignol de la boue

Dans cette expression, on peut relever une double opposition entre le monde aérien et terrestre d’une part, entre le chant du rossignol, réputé pour son harmonie nocturne, et l’aspect disharmonieux du crapaud d’autre part, l’auteur associant ces termes formant contrastes. Ces choix stylistiques contribuent à donner à la promenade nocturne un caractère étrange et insolite qui avait d’ailleurs été annoncé dès la première strophe, en particulier dans les deuxième et troisième vers.

La lune plaque en métal clair
Les découpures du vert sombre

Dans ces vers (dont les sonorités évoquent certains poèmes qu’on pourra lire chez Apollinaire) le verbe “plaquer” et le contraste entre le “clair” et le “sombre”, introduisent une impression de brutalité, renforcée par l’expression “tout vif”. L’impression d’étrangeté et d’événement inhabituel dans un décor réaliste, est rendue par une opposition entre la structure classique de ces vers (c’est une phrase élémentaire) et les images inattendues : la lumière de la lune à travers les feuillages est personnifiée ; elle évoque une idée de violence avec la présence du verbe “plaquer”, l’expression “métal clair”, le substantif “découpure”, et l’allitération en [k]. Ainsi, dès le deuxième vers, la lumière jaune de la lune semble dotée d’un pouvoir, celui de “plaquer”, d’immobiliser ce qui pourrait être en mouvement : les découpures des feuillages. Elle serait une allusion au recueil dont fait partie Le crapaud, intitulé Les Amours Jaunes, entachées de déception, d’opposition, de drames. Elle serait aussi annonciatrice de la fin du poème et du sort du crapaud qui se tait et se replie sous “sa pierre”.

L’atmosphère étrange, voire insolite, rendue par les choix stylistiques où dominent les associations lexicales étonnantes, et les oppositions, est à l’image de la situation mettant en présence deux personnages qui s’opposent, et où se joue une scène évoluant vers une tonalité dramatique. Le poème est introduit par une phrase nominale mettant en valeur un son, qui va parcourir tout le sonnet :

Un chant dans une nuit sans air

dont le lecteur ne découvre l’origine qu’au septième vers :

Un crapaud

L’identification du cri du crapaud à un chant, situe d’emblée la nature du regard que porte l’auteur sur cet animal réputé disgracieux et gauche : les termes qu’il utilise font en effet plutôt partie du registre de la beauté (“chant”, “rossignol”, “son œil de lumière”) que de la laideur. On peut penser que le crapaud dont il est question dans le poème est un alyte, ou crapaud accoucheur, qui a des yeux dorés à la la pupille fendue comme celle des chats, et dont le cri très doux évoque effectivement davantage un chant qu’un coassement [1] :

Chant du crapaud alyte :

Mais cette beauté que perçoit Corbière est incomprise par sa compagne (l’expression Moi, ton soldat fidèle, laissant à penser une présence féminine à ses côtés) que la vision du petit batracien révulse. La comparaison de l’animal au poète :

Vois-le ; poète tondu, sans aile

en faisant allusion au mythe de Samson, d’une part, et à L’albatros de Baudelaire, d’autre part, confirme l’idée d’inadéquation, entre lui et ce qui l’entoure, entre le poète et ses contemporains. Ce décalage qui évoque les poètes maudits, mal aimés, est accentué par des effets d’opposition et de contrastes :
- entre les paroles de l’auteur incitant à l’admiration, et les réponses répétées de l’interlocutrice, se résumant au mot “horreur” ;
- entre la beauté de ce qu’exprime le crapaud/poète, par son “chant”, son regard, et sa laideur physique perçue par l’interlocutrice ; entre la “lumière” émanant de l’œil et l’obscurité du refuge : “sous sa pierre” ; autant de figures de style qui sont en harmonie avec l’idée que le poète se fait de lui : incompris pour ses écrits, rejeté dans ses amours, et voué à la solitude. Les deux derniers vers :

Non, il s’en va, froid, sous sa pierre

et, isolé du poème par un blanc :

Bonsoir – ce crapaud-là, c’est moi.

confirment cette image que Tristan Corbière a de lui-même, voire du poète en général. En outre, le choix du sonnet inversé s’harmonise avec les figures où dominent les contrastes et les oppositions, à l’instar du poète, chantant, aimant, provoquant des réactions de rejet ; et écrivant : « On m’a manqué ma vie. »

On peut donc dire que ce qui, dans cet écrit, apparaît à la première lecture comme un ensemble hétérogène, est en fait une réalisation où la forme et le sens sont en harmonie, et présentent une unicité qui évoque le symbolisme.

Le crapaud de Tristan Corbière est une ode à la beauté que masque une apparente laideur, un hommage à l’artiste incompris, un signe de reconnaissance envers l’amoureux éconduit. C’est un autoportrait amer et désabusé, où se retrouvent des échos de Gautier et Baudelaire, et dont certains accents figureront plus tard chez Apollinaire.

Notes

[1] Pour tout connaître de la vie et des mœurs du crapaud accoucheur, on consultera avec plaisir et profit le numéro 53 du journal la Hulotte.


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